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Cultures de tous, cultures pour tous

Cultures de tous, cultures pour tous


Outre le fait qu’elle apparaît pour beaucoup comme une « danseuse » en temps de crise, nous voyons combien le débat est faussé par des lobbies défendant avant tout leurs subventions. Si avoir une politique culturelle d’Etat consiste à dépenser 1 % du budget général, la belle affaire ! Certains pays d’ailleurs n’ont pas de ministère de la Culture, considérant que la culture est partout et du ressort de la société civile pour en assurer la diversité.

 

En France, nous sentons qu’est venu le temps d’une refondation, alors que l’on vit une époque de basculement générationnel et qu’une nouvelle donne technologique est apparue avec Internet. Quelques auteurs ont pointé avec justesse plusieurs nouveaux enjeux. Sur le fond, Bernard Stiegler refuse à juste titre un tri sélectif : des cultures « populaires » et d’autres non, des publics cultivés et d’autres « éloignés de la culture ». Olivier Poivre d’Arvor, lui, a identifié deux aspects essentiels qui sont d’ailleurs liés entre eux : la révolution numérique et la question de l’exportation culturelle.

 

Pour ce qui concerne la définition de la notion de culture dans la société actuelle, il importe de sortir d’une vision cloisonnée qui n’est plus de mise. Le sociologue Bernard Lahire a bien montré l’hybridation des goûts et la capillarité des habitudes culturelles. Ce n’est pas d’ailleurs que l’individu pense faire la même chose en allant à un match de football ou en lisant un roman japonais. Posons les choses clairement : la relativité des attitudes n’est nullement un relativisme philosophique (tout se vaut, donc rien ne vaut rien). L’individu va voir un tableau de Vermeer différemment de la manière dont il lit une bande dessinée. Tout cela correspond de plus, dans notre monde d’aujourd’hui, à ce que j’ai défini comme des identités imbriquées et une histoire stratifiée du local au global. Nous vivons, non plus avec le High et le Low, la Culture et des formes d’expression populaires, nous vivons dans un ensemble d’expressions culturelles, dans un ensemble de cultures qui ont chacune une spécificité : cultures de tous.

 

Voilà pour le constat. Mais que faire ? Supprimer tout ministère et laisser prospérer ou dépérir ? Comment justifier l’aide publique en temps d’argent rare pour l’Etat ou les collectivités locales ? Souvent, seule l’argumentation d’une défense des budgets fait office de politique culturelle. C’est court.

 

Le soutien aux industries et aux métiers culturels est un aspect. La pensée d’un patrimoine conservé, valorisé et facteur d’image en est un autre. Mais tout cela doit se faire par une mise à plat et des enquêtes du local au régional, du régional au national pour être porté vers le continental et le global. L’Etat dialogue avec les collectivités, il aide à une mise en réseau de pôles d’excellence sur tout le territoire. C’est un vrai big-bang de la visibilité locale qui s’impose. La question n’est pas alors financière, mais de valorisation et de dynamisation du tissu des initiatives.

 

 

Dans quel but ? Que la culture serve l’image, la visibilité locale pour porter notamment les entreprises. Que les savoir-faire dans tous les domaines adoptent une attitude « rétro-futuro » : préserver et innover. Que le tourisme soit rattaché à la culture d’un côté et l’exportation culturelle de l’autre. On comprendra ainsi qu’il existe une véritable économie culturelle d’une part, et que d’autre part des apports culturels intangibles, non financiers, non mesurables, ont une importance primordiale.

 

Une culture pour porter l’économie et faire image ? Certes. Mais à quoi bon en élargir la définition si c’est pour s’adresser à des consommateurs addictifs, passifs. Le prochain gouvernement sera donc aussi jugé sur une véritable démocratisation culturelle : cultures pour tous. Elle pourrait passer par la création d’un ministère de l’Education et des Cultures en suivant le fil de la pensée de Jean Zay. En tout cas, il est nécessaire de créer un secrétariat d’Etat à l’éducation culturelle (plutôt qu’une mission interministérielle qui risque de se perdre dans les limbes administratives). Ce secrétariat d’Etat aura pour mission d’offrir les conditions de cette éducation tout au long de la vie depuis la maternelle.

 

Du point de vue du contenu, il importera d’abord d’initier aux pratiques culturelles : création, techniques, consommation. Ces initiations seront aussi un éveil au sensible. Il s’agit en second lieu, en trouvant un bon équilibre entre ces deux pôles structurants essentiels, d’inscrire durablement l’apprentissage de repères, en tout cas dans le domaine visuel et musical.

 

L’histoire et l’analyse du visuel doivent en effet être enseignés depuis la maternelle jusqu’à l’université et des modules ouverts à tout âge. Pourquoi cette urgence singulière ? Nous basculons d’une civilisation à une autre. Jamais dans l’histoire de l’humanité nous n’avons été ainsi en contact avec des images de toutes périodes, de toutes civilisations, sur tout support, créant une ubiquité constante. Et nos enseignements n’en tiendraient pas compte ? Nous raterions une étape primordiale (et serions obligés ensuite de courir après d’autres pays dans quelques années). Nous raterions aussi l’occasion de développer de la recherche et des produits exportables dans ce domaine. Il s’agit donc d’un impératif citoyen urgent : ne pas enseigner l’histoire et l’analyse du visuel aujourd’hui revient à ignorer jadis l’apprentissage de la lecture au temps de la révolution de l’imprimerie.

 

Mais comment faire avancer les choses de façon décisive alors que nous avions eu de bonnes paroles de tous les candidats en 2007, sans aucun résultat ? Il faut créer ce secrétariat d’Etat pérenne. A charge pour lui de commencer par la base : l’inventaire rapide de toutes les initiatives – souvent remarquables – disséminées sur le territoire dans le domaine culturel et éducatif. A lui de les valoriser par des plates-formes régionales et une plate-forme nationale. A lui de créer des pôles d’excellence en réseau et des outils de formation pour les formateurs. A lui de lancer le périmètre d’un établissement public nouveau à partir des ressources existantes… un centre d’éducation culturelle, qui sera chargé d’animer cette question de façon souple en liaison avec tout le réseau local et en ayant aussi en tête l’international. A lui d’aider France 5 à avoir enfin un rôle éducatif et valoriser les créateurs et les savants totalement disparus des modèles sociaux « visibles », ce qui pose une question morale et éducative fondamentale. Le savoir doit redevenir une valeur dans la société.

 

Nous en avons assez des bonnes paroles stériles, de l’argent public dépensé sans aucun effet, des initiatives nombreuses toujours isolées et méprisées. Nous attendons des engagements clairs dans ces trois domaines : visibilité des initiatives locales, démocratisation culturelle, introduction à tous les âges de l’histoire et de l’analyse du visuel.

 

 

Laurent Gervereau
Président de l’Institut des Images
Président du Réseau des musées de l’Europe

 

 

 

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